Benoît XVI a passé sa vie à servir la vérité : théologien rigoureux devenu pape, enfant de Bavière enrôlé malgré lui dans la machine nazie, préfet de la Doctrine de la foi qui a défendu l’orthodoxie pendant un quart de siècle, et premier pape à renoncer volontairement en près de six cents ans. Né à Marktl am Inn en Bavière en 1927, il a produit une œuvre immense comptant des dizaines de livres majeurs et plus de 1 300 articles, et a connu une renommée mondiale surtout pendant et après son pontificat, avant de s’éteindre à 95 ans dans le silence du monastère Mater Ecclesiae.
Joseph Aloisius Ratzinger naît le 16 avril 1927 à Marktl am Inn, dans une famille catholique modeste de Haute-Bavière. Son père, Joseph, officier de gendarmerie fervent antinazi, est muté plusieurs fois pour ses positions et transmet à ses enfants une foi profonde et une méfiance viscérale envers le totalitarisme. Sa mère, Maria, ancienne cuisinière, complète cette éducation. Adolescent brillant, il entre au petit séminaire de Traunstein en 1939 avec son frère aîné Georg. La guerre bouleverse tout : enrôlé de force dans les Jeunesses hitlériennes dès 1943, puis dans la défense antiaérienne (Flak) et brièvement dans la Wehrmacht en 1944-1945, il déserte à la fin du conflit et passe quelques semaines dans un camp de prisonniers américain. « Nous étions des enfants de la guerre », résumera-t-il plus tard avec la sobriété qui le caractérise.
Après la Libération, il reprend ses études de philosophie et de théologie à l’université de Munich et à Freising. Ordonné prêtre le 29 juin 1951 dans la cathédrale de Freising en même temps que son frère Georg par le cardinal Michael von Faulhaber, il devient rapidement professeur de théologie dogmatique. Il soutient sa thèse de doctorat sur saint Augustin en 1953 et son habilitation sur saint Bonaventure en 1957. Expert au Concile Vatican II (1962-1965) aux côtés de Karl Rahner, il y défend d’abord une ouverture prudente avant de s’inquiéter des dérives relativistes post-conciliaires. Professeur à Bonn, Münster, Tübingen et Ratisbonne, il publie des ouvrages majeurs sur saint Augustin, saint Bonaventure et l’Esprit de la liturgie. En 1977, Paul VI le nomme archevêque de Munich et Freising, puis cardinal. Jean-Paul II le choisit en 1981 comme préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, poste qu’il occupe pendant vingt-quatre ans avec une fermeté doctrinale qui lui vaut le surnom de « Panzerkardinal » chez ses détracteurs.
Il réforme la Congrégation, combat la théologie de la libération, prépare le Catéchisme de l’Église catholique et devient doyen du Collège cardinalice en 2002. Le 19 avril 2005, au quatrième tour de scrutin, il est élu pape et choisit le nom de Benoît XVI en hommage à saint Benoît de Nursie et à Benoît XV. Son pontificat (2005-2013) est marqué par des encycliques sur l’amour (Deus caritas est), l’espérance (Spe salvi) et la charité dans la vérité (Caritas in veritate), un effort majeur de dialogue avec les orthodoxes et les juifs (visite en Turquie en 2006, voyage en Terre Sainte en 2009), la création du Conseil pontifical pour la Nouvelle Évangélisation en 2010, et la renonciation au titre de « Patriarche d’Occident » en 2006, geste œcuménique important. Il affronte aussi la crise des abus sexuels dans l’Église avec plus de détermination que ses prédécesseurs. Le 11 février 2013, dans un geste historique, il annonce sa renonciation, estimant que ses forces ne lui permettent plus d’exercer adéquatement le ministère pétrinien. Il se retire au monastère Mater Ecclesiae au Vatican, où il poursuit une vie de prière et d’écriture discrète jusqu’à sa mort.
Benoît XVI grandit dans une famille bavaroise pieuse et musicale : son frère Georg deviendra chef de la célèbre chorale des Petits Chanteurs de Ratisbonne (Regensburger Domspatzen), sa sœur Maria (1921-1991) gérera longtemps son foyer, tandis que Joseph conserve toute sa vie un amour profond pour la musique (Mozart, Bach) et la liturgie. Timide et intellectuel, il est décrit par ses proches comme chaleureux en privé, doté d’un humour fin et d’une grande douceur. Il n’a jamais fondé de famille : ordonné prêtre à 24 ans, il a vécu le célibat comme un don total au Christ, même s’il a évoqué dans ses entretiens avec Peter Seewald un amour de jeunesse « très sérieux » qui rendit son choix difficile.
Sa relation la plus étroite fut celle avec son frère Georg (mort en 2020), qui l’appelait affectueusement « mon petit frère ». Profondément attaché à sa Bavière natale, il y revenait régulièrement pour se ressourcer. Théologien avant tout, il a produit une œuvre immense comptant des dizaines de livres majeurs et plus de 1 300 articles, centrée sur la vérité, la liturgie, la raison et la foi. Ses engagements constants furent la défense de l’orthodoxie catholique, le dialogue œcuménique (surtout avec les orthodoxes), le rapprochement avec le judaïsme et la lutte contre le relativisme moral. Il n’a pas exprimé d’engagement politique partisan, mais sa pensée conservatrice sur la famille, la vie et la morale sexuelle a suscité de vifs débats. « Collaborateur de la vérité » fut sa devise épiscopale : il la mit en pratique toute sa vie, parfois au prix d’une image d’intransigeance.
Atteint d’une longue maladie et affaibli par l’âge, Benoît XVI vit ses dernières années dans la prière et la méditation au monastère Mater Ecclesiae, dans les jardins du Vatican. Il meurt le 31 décembre 2022 à 9h34 des suites d’un choc cardiogénique consécutif à une insuffisance respiratoire, à l’âge de 95 ans. Ses dernières paroles, entendues par une infirmière, auraient été « Signore ti amo » (« Seigneur, je t’aime »). Ses funérailles, présidées par le pape François le 5 janvier 2023 sur la place Saint-Pierre, rassemblent des dizaines de milliers de fidèles malgré le froid hivernal. Il est inhumé dans les grottes de la basilique Saint-Pierre, dans la tombe autrefois occupée par Jean-Paul II. Sur sa tombe simple figure son nom papal et sa devise : « Collaborateur de la vérité ». Le pape François lui rend hommage comme à un « maître de la foi » et un « humble serviteur ». Sa mort marque la fin d’une ère théologique majeure du catholicisme contemporain.
La Bavière catholique reste le centre géographique de sa biographie : Marktl am Inn (naissance), Traunstein (enfance et séminaire), Munich et Freising (ordination et archevêché), Ratisbonne (université et chorale de son frère). Rome et le Vatican deviennent son territoire à partir de 1981 : la Congrégation pour la Doctrine de la foi, le palais apostolique pendant le pontificat, et enfin le monastère Mater Ecclesiae pour sa retraite. L’Allemagne reste un lieu symbolique fort, avec le discours controversé de Ratisbonne en 2006. Sa Bavière natale, avec ses églises baroques et ses paysages alpins, incarne pour lui la beauté de la création et de la liturgie.